Votre chat est-il heureux ?

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On les aime nos boules de poils, on leur apporte tout ce dont on pense qu’ils ont besoin, parfois nous les considérons même comme des membres de la famille. Mais sont-ils heureux parmi nous ? Qu’est-ce que cela signifie vraiment d’ailleurs ? De quoi parle-t-on quand on se demande si notre chat est épanoui ? Gwendoline LE PEUTREC-REDON, comportementaliste spécialiste des relations Homme/Chat, nous donne les pistes pour évaluer le bien-être de nos chats.

La notion de bonheur

La définition du bonheur est « un état durable de plénitude, de satisfaction ou de sérénité, un état agréable et équilibré de l'esprit et du corps, d'où la souffrance, le stress, l'inquiétude et le trouble sont absents. Le bonheur n'est pas seulement un état passager de plaisir, de joie, il représente un état plus durable, un équilibre. » On remarque donc que cette notion recouvre deux concepts : un état serein et un état durable. En ce sens, prendre un comportement particulier où notre chat semble enjoué ne serait pas une bonne base de référence pour connaître l’état général de notre animal. De la même manière, un chat qui ne présente pas de comportements indésirables ou de signaux visibles de stress durant sa vie, ne signifie pas à lui seul qu’il est un chat épanoui.

Ensuite, il faudrait laisser tout anthropomorphisme de côté et ne pas s’imaginer que c’est parce qu’on lui apporte tout ce dont on pense que le chat a besoin que le but recherché est réellement atteint. Ne serait-ce que parce que le grand public ne connaît pas encore parfaitement les animaux de compagnie avec lesquels ils vivent. Non qu’il s’en désintéresse mais parce que, d’une, cela fait très peu de temps qu’on s’intéresse au bien-être animal et que des études éthologiques sont faites en ce sens mais aussi, parce que nous sommes baignés dans les idées reçues depuis toujours. Et celles-ci ont la vie dure car nous les entendons depuis si longtemps, parfois même de génération en génération, qu’il est difficile de remettre en cause des schémas bien ancrés.

Un autre écueil est de vouloir considérer l’animal comme un enfant « parce qu’ils le méritent bien ». En réalité, c’est le meilleur moyen de faire les choses de travers. Ne serait-ce que parce que le plus grand respect qu’on peut vouer à son chat c’est de le considérer comme tel. Pas inférieur, pas supérieur, juste un chat avec sa nature territoriale, plutôt solitaire, de prédateur, de vagabond ! Ce qui est bon pour être un humain heureux, ne le sera pas pour être un chat bien dans ses coussinets. Et malheureusement, c’est parfois même très loin de ça.

Alors, observons l’éthogramme du chat domestique « felis silvestris catus », son répertoire comportemental autrement dit pour savoir ce qu’est le chat et ce dont il a besoin de manière vitale pour être un matou « heureux ».

Un peu d’éthologie

Le territoire

Si tous les animaux seraient plus ou moins sociaux, les chats eux sont solitaires et ainsi, les échanges sociaux ne sont pas au cœur de leur quotidien. Ils sont d’autant plus préoccupés à marquer leur territoire de différentes façons pour, justement, le protéger de ses congénères. Hormis la saison de reproduction, les chats vont rarement chercher à rencontrer un congénère s’ils n’y sont pas forcés.

Ainsi, le chat consacre une grande partie de son budget-temps (temps consacré à chaque activité) à marquer son territoire. Cela le rassure et délimité la zone où il va pouvoir dormir, chasser, explorer… Le chat a quatre grandes manières de marquer son territoire : les éliminations (marquage olfactif), les griffades (marquage visuel et sonore), les phéromones (marquage chimique) et postural (marquage visuel). Chacun de ces marquages ont des moyens différents et sont soit directs soit indirects ce qui permet de signaler son territoire à un individu même quand il est absent.

Parce qu’en effet, même s’il a un territoire le chat est un grand explorateur et il peut s’aventurer sur le domaine vital à la conquête d’autres aventures félines.

La nourriture

Le chat n’est pas un chien et ne peut se contenter (le mot est important) d’une ou deux rations par jour. Le chat consomme normalement entre 10 et 15 repas par jour constitués par des proies chassées telles que les rongeurs, les oiseaux, les insectes et parfois même des proies plus imposantes comme le lapin ou le poisson.

Certes, nous pouvons être confrontés à certains problèmes d’obésité ou d’obsession pour la nourriture chez certains chats de maison mais cela résulte souvent de mauvaises habitudes humaines car le chat sait très bien se réguler tout seul. Le mauvais sevrage par exemple est souvent à l’origine de quelques difficultés de gestion alimentaire ou encore la peur des propriétaires de voir leur chat grossir après castration/stérilisation qui se mettent à rationner Minet. Or, il suffit souvent de simplement changer pour des croquettes « light » ou « spécialisées » pour équilibrer l’apport calorique.

La chasse

On traite du comportement de prédation à part de la nutrition car elle recouvre bien une notion de chasse pour se nourrir mais également la chasse « défouloir ». Combien de propriétaires dont le chat sort peut nous raconter le retour de Minou avec une souris ou un oiseau vivant : jouer sans consommer est la preuve que le chat ne chasse pas que pour se nourrir. C’est donc un comportement primordial que le chat doit exprimer pour son bien-être. Quid des chats d’appartement qui ne peuvent sortir ? Sont-ils forcément malheureux ?

L’exploration

Le chat arpente son territoire et même s’il vous semble qu’il le connaît par cœur c’est pour lui l’occasion de vérifier si des intrus sont venus, si ses marquages sont à renouveler, de tomber sur des proies, de trouver un partenaire sexuel. Cette multitude d’activités est donc une notion importante surtout dans le métier de comportementaliste et même chez les chats captifs pour comprendre les facteurs de stress d’un chat qui produit des comportements indésirables.

Il est d’autant une problématique pour les chats qui ne sortent pas car ils sont dans un milieu clos, un territoire limité et les propriétaires qui méconnaissent souvent cette notion ne proposent pas assez de choses qui stimuleraient l’instinct d’exploration de leur chat. On pense bien à mettre des grattoirs et proposer quelques jouets mais cela va sans compter sur la rapide lassitude du chat des mêmes jeux quotidiens. Comment faire alors ?

Le sommeil

Le chat, comme tous les félins, passe beaucoup de temps à dormir ou à se reposer et cela représente presque deux tiers de leur journée. Il n’y a pas de rythme jour/nuit proprement établi même si l’on constate un pic d’activité à l’aube et au crépuscule. L’après-midi est souvent consacré à la sieste puisque c’est en générale les heures les plus chaudes de la journée.

Il peut dormir jusqu’à 16 heures par jour entre 45 minutes et 3 heures par cycle. Il faut prendre en compte le mode de vie du chat qui sera différent selon qu’il sorte ou qu’il soit captif. Il aura une tendance à être plus actif et chasseur la nuit s’il sort car c’est également la nuit que ses proies (rongeurs) sortent, c’est pourquoi on dit de lui que c’est un animal nocturne. Il voit également très bien la nuit tombée, il est nyctalope.

La difficulté à la maison c’est que le chat a tendance à être actif pendant que le foyer dort et bien souvent, et c’est là l’erreur, on va chercher à réprimander le félin pour qu’il cesse mais lui, cela l’amuse, lui apporte de l’attention et de l’action donc pourquoi arrêter… ?

Les comportements agonistiques

Ce terme désigne les comportements d’agression qui ont pour but de faire cesser un conflit. C’est un comportement social qui s’exprime en intraspécifique (entre chats) et en interspécifique (chat et homme/chien/autres espèces).

Dans la nature, les chats gèrent très bien leurs interactions sociales quand ils sont amenés à se rencontrer et une fois le conflit terminé, tout le monde repart dans son coin et passe à autre chose. Un stress durable peut s’installer pour les chats de maison car ils ne peuvent se soustraire de la menace humaine ou animale et celle-ci se représente quotidiennement.

Un gros souci réside dans le fait que les propriétaires ne savent pas correctement analyser les signaux de stress de leur chat parfois ne s’en doutent même pas et parfois même pensent le contraire. L’exemple typique est le caressé-mordeur : le chat finit par mordre la personne qui le caresse alors que celle-ci pensait que le chat appréciait car il ronronnait. En réalité, le ronronnement (dans ce cas précis), le léchage de la main, les frottements de tête sont autant de demandes du chat pour faire cesser la caresse mais que nous pensons être du confort. Ils sont en fait associés à des signaux moins visibles comme une mydriase (pupilles dilatées), les oreilles qui tournent, la gueule tournée vers la main, un chat qui ne tient pas en place et qui sont des véritables signaux de stress ! L’humain qui persiste finit par se faire mordre sans comprendre, parfois dispute même le chat et réitère ce comportement à l’avenir… Certains chats vont même finir par mordre directement, ayant appris que les phases intermédiaires étaient vaines.

La reproduction

Il existe encore beaucoup de personnes qui ne castrent ou ne stérilisent pas leur chat… Les raisons qui justifient cet acte irresponsable sont de l’ordre de l’anthropomorphisme et de transfert psychologique. Les besoins de maternité, l’ablation des organes de reproduction, le respect de la nature sont autant de critères qui ne s’appliquent pas aux animaux puisqu’ils vivent leurs émotions sur l’instant sans pensée abstraite de ce qu’ils n’auront pas ou n’auront plus. Quant au respect de la nature et bien la nature a créé les organes génitaux pour la reproduction et garder des chats entiers sans que ceux-ci ne puissent le faire à leur guise est une maltraitance invisible.

Donc outre les problèmes de surpopulation et d’abandons, la sérénité et le confort des chats qui ne sont pas destinés à la reproduction passent par la castration et la stérilisation.

Les comportements indésirables

Il faut distinguer ici les comportements indésirables qui entrent dans l’éthogramme du chat et les comportements dits « anormaux » que certains appellent « troubles ».

Les comportements indésirables tels que la malpropreté, l’agressivité, les mauvaises cohabitations entre chats, les destructions du mobilier, les miaulements nocturnes ou diurnes intempestifs sont des comportements normaux que le chat exprime selon son éthogramme, que l’on qualifie d’indésirables parce qu’ils dérangent l’humain dans la vie quotidienne. Ils relèvent de mauvais apprentissages, d’un mauvais sevrage, d’une désorganisation spatio-temporelle ou d’un relationnel Homme/Chat disharmonieux et relèvent de la compétence du comportementaliste quand toute cause vétérinaire a été écartée.

Les comportements anormaux sont bien des comportements qui s’expriment hors de leur contexte et révèlent un véritable stress et mal-être quand ils sont nombreux, intenses et répétés : on parle alors de stéréotypies. Ils peuvent provenir des mêmes causes que les comportements indésirables mais l’intensité du stress est beaucoup plus forte. Il faut tenir compte aussi du fait que deux chats différents dans le même contexte réagiront différemment car l’un aura une meilleure gestion émotionnelle que l’autre. Certains chats peuvent subir beaucoup de choses sans exprimer ces comportements indésirables et/ou anormaux tandis qu’il en faudra peu pour un autre.

Les comportements anomaux sont constitués par des activités à vide (faire un nid sans être gestante, mordre ou téter dans l’air), des activités de substitution (agression redirigée), des automutilations (léchages ou grattages intempestifs) des comportements ambivalents (avoir deux motivations opposées et produire des morceaux des deux schèmes comportementaux). Bien que cela soit anomal quant à l’éthogramme de l’espèce, ils seraient en fait un moyen que le corps a trouvé pour retrouver une sorte d’équilibre, son homéostasie. On peut reconnaître ces comportements car ils sont sans but visible sur le moment par rapport au stimulus de base ou carrément sans stimulus apparent.

Mais alors, comment être sûrs ?

Et bien, il faut reprendre les quelques comportements nécessaires de l’éthogramme visé ci avant et vérifier que l’on propose ce qui est vital à notre chat. Gardant à l’esprit que ce n’est pas parce que votre chat ne produit pas de comportements indésirables qu’il est pleinement épanoui. Il peut tout simplement vivre les choses telles qu’elles sont sans stress mais vous pouvez alors lui offrir un véritable épanouissement en modifiant votre relationnel et en enrichissant son territoire.

Si on reprend ce qui est décrit plus haut : ajouter des supports de marquage pour les griffades (griffoirs, arbre à chat), ne nettoyer pas trop la litière (car contrairement à ce qui est véhiculé, le chat a besoin de sentir ses odeurs pour juger ses marquages efficaces), permettez lui d’accéder à toutes les pièces et d’aller en hauteur (le chat vit dans un espace tridimensionnel), laissez le sortir s’il n’y a pas trop de danger aux alentours, proposez lui des croquettes de qualité supérieure adapté à son mode de vie et à volonté ( quitte à mettre des gamelles intelligentes pour le faire travailler), proposez lui des jouets mouvants genre laser au canne à pêche pour stimuler son instinct de prédation, enrichissez son territoire de jeu, de cachettes (cartons où se cacher, friandise cachée dans du papier alu…) pour le pousser à explorer. Pensez également à le laissez tranquille quand il dort ou se toilette pour ne pas couper sa séquence comportemental (une forte cause de stress). Apprenez à repérer les signaux de stress quand vous le caressez et cessez alors (votre chat s’en sentira que mieux que vous ayez compris ce qu’il vous signifiait). Quand il semble énervé, que quelque chose ne lui plaît, ne le forcez pas, vous évitera ainsi griffures et morsures qui sont des réactions de défense. Et enfin, stérilisez ou castrez votre chat, il n’en sera que plus serein et libéré des tensions dues aux hormones sexuelles.

Avec ces conseils, vous devriez comprendre un peu mieux votre chat et pourrez évaluer son niveau d’épanouissement. Le cas échéant, en améliorant ces quelques situations vous pourrez vite observer les améliorations comportementales chez Minet et ses conséquences physiologiques directes tel qu’un pelage plus brillant, un œil plus vif, une meilleure tonicité musculaire, une baisse de l’hyper vigilance, moins de pellicule, moins de requête autour de la gamelle et plus d’interactions physiques à son initiative.

 

 Gwendoline LE PEUTREC-REDON

 

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